Paris le 4 octobre 2025 — Marcus Kissa
Une semaine après le lancement de l’opération d’assainissement initiée par le général Oboa, Brazzaville semble s’habituer lentement mais sûrement à la présence intimidante des armoires à glace de la DGSP. Des conversations anonymes font remonter des rumeurs de cris étouffés dans les ruelles, de corps ensanglantés retrouvés à l’aube, de rafles nocturnes sans explication. L’ombre de la brutalité s’installe insidieusement dans la normalité. Sous couvert de lutte contre les « bébés noirs », le pouvoir congolais expérimente ce que tout régime finissant redécouvre invariablement : la peur est un outil politique d’une efficacité redoutable.
Sous couvert de lutte contre les « bébés noirs », le pouvoir congolais expérimente ce que tout régime finissant redécouvre invariablement : la peur est un outil politique d’une efficacité redoutable.
L’opération actuelle, menée par la DGSP et la Garde républicaine, s’annonçait comme une campagne de restauration de l’ordre public. Mais elle prend des airs de croisade contre la jeunesse des quartiers. Les témoignages affluent, les ONG s’inquiètent, les mères se taisent de peur qu’un mot de trop ne condamne leurs fils. Car, dans le flou d’une « traque » sans cadre légal clair, tout jeune devient suspect, tout chômeur devient une cible, tout silence devient coupable.
Ce glissement, nous l’avons déjà vu. C’est celui d’un État qui, faute d’autorité morale, de propositions économiques pertinentes ou de solutions pérennes pour son peuple, se replie sur l’autoritarisme. Faute de justice, il mise sur la terreur. Faute de légitimité, il espère que la peur tienne lieu d’ordre. Et à quelques mois d’une élection présidentielle, cette peur devient un instrument de contrôle social : intimider, discipliner, soumettre avant de voter.
Les organisations de défense des droits humains alertent déjà sur les risques d’exécutions extrajudiciaires et de disparitions forcées. Le silence du gouvernement, lui, en dit long. On évoque de vagues bavures, sans enquêtes, sans procès, sans justice. On assiste, impuissants, à la réapparition d’un vocabulaire que l’on croyait relégué à l’histoire : « nettoyage », « assainissement », « pacification ». Autant de mots derrière lesquels se cache la brutalité nue d’un pouvoir qui a choisi la violence plutôt que le dialogue.
Il ne s’agit pas de nier le fléau des bandes violentes ni l’insécurité qu’elles imposent. Mais une nation se juge à la manière dont elle traite ses marginaux, non à la facilité avec laquelle elle les élimine. Un État qui tue ses enfants, même les plus dévoyés, perd toute prétention à protéger les autres.
Un État qui tue ses enfants, même les plus dévoyés, perd toute prétention à protéger les autres.
L’histoire du Congo, pourtant, nous a déjà enseigné le prix de ces dérives. À l’orée de chaque échéance électorale, la tentation du contrôle total revient, masquée derrière des slogans d’ordre et de discipline. Mais il n’y a pas d’ordre sans justice, pas de paix sans vérité, pas de sécurité sans droit.
Si rien n’est fait, ce pays s’enfoncera dans un modèle où la DGSP deviendra l’ombre portée du pouvoir, et où la peur sera la seule loi.
Ce qui se joue aujourd’hui à Brazzaville dépasse la simple répression d’une délinquance urbaine : c’est la mise en place d’un système où la peur devient institutionnelle, où l’arbitraire devient la norme, où la sécurité sert de paravent à la soumission.
