Andrea Ngombet, s’exprimant après avoir reçu une mention honorable du Prix Allard, livre une critique acérée de la kleptocratie – non pas simplement comme une forme de corruption, mais comme un projet politique global qui sape la vie civique. Ancré dans les réalités du Congo-Brazzaville, son discours établit un lien entre la répression locale et la complicité internationale, et lance un appel à reconstruire la démocratie par le courage civique et l’engagement à la base.
Honorables membres des conseils consultatif et d’administration du Prix Allard, distingués invités, Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi de commencer par exprimer ma plus profonde gratitude à l’équipe et au comité du Prix Allard pour cette mention honorable.
Je reçois cette reconnaissance non pas en tant qu’individu, mais en tant que citoyen, et je la dédie au peuple congolais, en particulier aux femmes et à la jeunesse qui, chaque jour, endurent, résistent et imaginent un avenir meilleur.
Je tiens également à saluer le sacrifice de mon aîné, Benjamin Moutsila, qui a engagé l’affaire des biens mal acquis en France il y a plus de 30 ans.
Et je profite de ce moment pour élever la voix en faveur de deux hommes dont la détention prolongée demeure une tache sur la nation congolaise : le général Jean-Marie Michel Mokoko et André Okombi Salissa. Ce sont des prisonniers politiques reconnus comme tels par des experts de l’ONU depuis 2018. Et pourtant, ils restent arbitrairement détenus. J’en appelle à leur libération immédiate et inconditionnelle.
Permettez-moi à présent de parler sans détour.
Quand on évoque les mots « corruption » ou « kleptocratie », on pense souvent à des yachts, des villas, des garde-robes somptueuses. Mais ce ne sont là que les symptômes. Le véritable danger est plus profond : il réside dans l’érosion silencieuse de notre liberté, de nos valeurs, de notre dignité.
La kleptocratie n’est pas seulement un vol : c’est un projet politique, une stratégie délibérée de captation de l’État, de subversion de la démocratie, de réduction des citoyens au rang de spectateurs. Elle transforme le crime en ascenseur social. Elle fait du pouvoir un instrument de violation permanente, non seulement des lois, mais aussi des corps et des âmes. Dans un tel système, la liberté devient un luxe. La vérité devient fluide. Les honnêtes sont punis, les corrompus célébrés.
Dans mon pays, la République du Congo, c’est devenu une devise : « Lire pour comprendre, tricher pour réussir. » Et ce cynisme se propage.
Ne vous y trompez pas : ce n’est pas qu’une maladie endémique. C’est une pandemie. Des contrats extractifs signés sous la contrainte aux fonds de pension occidentaux alimentés par des ressources ensanglantées, un réseau de complicités soutient cet ordre.
Mais un choix s’offre à nous.
Nous devons cesser de combattre les illusions — le luxe, la décadence — et nous attaquer à la racine : l’apathie civique. Car le vrai champ de bataille n’est pas le palais, mais la place publique. Ce n’est pas la force du tyran, mais notre silence qui lui donne son pouvoir.
Ce combat est notre Titanomachie, notre lutte contre les Titans, et elle commence par de petits actes de courage civique : réparer un toit sans attendre l’État, prendre la parole quand il serait plus simple de se taire, demander des comptes au pouvoir — non seulement à l’étranger, mais aussi chez nous.
La tâche est immense, oui. Mais elle est possible.
Reconstruisons la démocratie, non pas du sommet vers la base, mais de la base vers le sommet. Soyons utiles à notre communauté, et par là même à l’humanité. Le service au-dessus de soi. Servons.
Résistons !
Je vous remercie de votre attention.
