Un ancien directeur général d’une société d’eau minérale, une filiale d’un conglomérat algérien, des statuts et un dirigeant fantôme : Dès qu’on s’approche du secteur pharmaceutique congolais, on est face à une opacité digne de la forêt vierge.
Selon la réglementation, le réseau privé de distribution des médicaments s’organise en deux niveaux : les grossistes répartiteurs et les détaillants.

Le rapport de la Revue du secteur de la santé d’août 2018, liste Sept (7) grossistes répartiteurs : SEP (Société équatoriale pharmaceutique), LABOREX, UBIPHARM-CONGO, PHARMACREDIT, ZENUFA, EDS PHARMA et ROFFE PHARMA. Le rapport ne précise ni qui dirige ses sociétés, ni qui les possède.
Encore plus opaques, elles sont toutes absentes du dernier fichier national des entreprises du Congo. À ce listing de sept grossistes répartiteurs, il faut ajouter au moins une entreprise, le laboratoire Biocare dirigé par un « fantôme », Jacques Bandelia. En effet, ce nom n’apparaît qu’une fois, dans un article des dépêches de Brazzaville. Aucune photo de ce dirigeant, aucune mention dans le Journal officiel, rien nulle part.
Le laboratoire Biocare produit des solutés massifs, en particulier les sérums glucosés isotoniques et salés.
Biocare est la seule société qui approvisionne le pays depuis la fermeture de LAPHARCO, précédemment LAPCO (laboratoire pharmaceutique du Congo).
Notre enquête interroge aussi le volet congolais de l’affaire du sang contaminé, donc de la prolifération du sida en République du Congo, et la participation possible des répartiteurs dans ce scandale, comme nous le verrons plus loin.


La disponibilité des médicaments était de 48 % en 2018 dans les hôpitaux de base.
La disponibilité des médicaments était de 48 % en 2018 dans les hôpitaux de base. Les pénuries sont récurrentes et profitent à un secteur informel dit pharmacie de rue. Même le Centre national de transfusion sanguine n’échappe pas aux pénuries de réactifs, ce qui rend impossible son travail de contrôle et de fourniture de produits sanguins.
Selon une étude technique de la Banque mondiale sur le secteur privé pharmaceutique, ce secteur avait un chiffre d’affaires de plus de 42 milliards de FCFA en 2012.
Dans ce pays où les parasitoses sont endémiques et les diarrhées sont la troisième cause de mortalité infantile, les deux vermifuges de référence, le mébendazole et le métronidazole, sont vendues à un prix plus de 10 fois supérieur au prix de référence international.
Le rapport technique de 2007 sur le prix du médicament par l’OMS et le Ministère enfonce le clou. Le prix médian des médicaments innovateurs dans le secteur privé est de 33,99 fois supérieur au prix de référence internationale, avec un maximum à 106,95 fois pour Mébendazole.
Notre étude montre que le marché du médicament en République du Congo est un monopole de la CFAO à travers ses filiales.
Toutefois, il faut souligner l’existence de grossistes répartiteurs non répertoriés dans les rapports Compte de santé du ministère. Ces grossistes fabricants distribuent essentiellement des produits fabriqués en Inde.
Notre investigation n’a pas permis de savoir s’il exerce légalement en République du Congo. Enfin, il y a l’éternelle question des médicaments de la rue et contrefaits.
À Mouyondzi, les acteurs locaux nous ont confié que tous les vendeurs de médicaments de la rue étaient intouchables, car des partisans de Lydia Mikolo, l’ancienne ministre de la Santé.

Selon le rapport 2022 du Trésor français sur le commerce avec le Congo, les « instruments et appareils pour la médecine » représentent le second poste des importations du Congo (6,2 %), suivi des « médicaments » (2,4 %).
En 2022, les importations vers le Congo se sont élevées à 1 696,9 Mds, en hausse également (+ 50 %), contre 1 132,9 Mds FCFA en 2021.
Les données financières de tout le secteur pharmaceutique n’étant pas documentées, il est impossible de dire son chiffre d’affaires en 2024 et encore moins à qui profite cette manne.
Du fait du monopole CFAO, les médicaments princeps et génériques sont chers au Congo. Des prix jusqu’à cinq voire neuf fois le prix d’achat. En 2007, toujours selon le rapport technique du ministère de la Santé sur le prix des médicaments, le traitement de l’ulcère gastrique pendant un mois par des comprimés de ranitidine nécessitait 25,1 jours de salaire pour le princeps et 6,7 jours pour l’équivalent générique.
Le Congolais adopte donc trois principales stratégies : l’observance intermittente, le recours au médicament de la rue ou la médecine néotraditionnelle/confessionnelle.
- La première stratégie consiste à modifier sa prescription en ne prenant pas le traitement complet, mais uniquement ce qu’on peut acheter.
- La deuxième consiste à rechercher les équivalents dans la rue au risque d’ingérer de la contrefaçon et/ou des produits avariés, car mal stockés.
- La troisième implique de se tourner vers une médecine dite traditionnelle non régulée et où sévissent des charlatans et des religieux évangéliques.
Depuis quarante ans, malade, le citoyen congolais est réduit à se tourner vers la prière avec imposition des mains comme traitement en attendant des jours meilleurs.
