Alors que la presse française citant l’enquête de Finance Uncovered et de la coalition Opening Central Africa vient de révéler l’ampleur du patrimoine immobilier accumulé en France par la famille de Maxime Gandzion, conseiller spécial du président congolais Denis Sassou Nguesso, le Collectif Sassoufit appelle le Parquet national financier à ouvrir sans délai une enquête et à prendre des mesures conservatoires urgentes.
Il y a des noms qui traversent quarante ans d’histoire de la Françafrique et de ses dérives. Celui de Léopold Maxime Gandzion en fait partie, et son parcours aide à comprendre la suite.
Qui est Maxime Gandzion?
Né il y a 71 ans, originaire du Congo-Brazzaville et ancien cadre du groupe pétrolier Total, Maxime Gandzion a bâti sa carrière dans l’ombre des palais présidentiels d’Afrique centrale. Il fut d’abord conseiller d’Omar Bongo, président du Gabon pendant plus de quatre décennies. Un rapport du Sénat américain publié en 2010 l’identifie comme bénéficiaire d’une commission versée à l’occasion d’achats d’armes effectués par le régime Bongo, constituant le premier signalement public de son rôle d’intermédiaire au cœur des circuits opaques de la région.
Il est ensuite devenu l’un des hommes de confiance de Denis Sassou Nguesso, au pouvoir à Brazzaville presque sans interruption depuis 1979 et réélu en mars dernier avec un score officiel de 94,82 % des voix. « Conseiller spécial » du chef de l’État, Maxime Gandzion, réputé expert du secteur des hydrocarbures, accompagne le président congolais lors de ses déplacements officiels. Son fils Yoann a épousé en 2018 la petite-fille de la première dame Antoinette Sassou Nguesso, scellant l’alliance entre les deux familles au sommet de l’appareil d’État congolais.

L’homme de l’affaire Gunvor et l’ombre de Moscou
C’est surtout l’affaire Gunvor qui a fait sortir Maxime Gandzion de l’anonymat. Entre 2010 et 2012, ce géant suisse du négoce pétrolier a raflé des cargaisons de brut congolais pour environ 2,2 milliards de dollars. Gunvor n’est pas une société comme les autres : cofondée par Guennadi Timtchenko, oligarque réputé proche de Vladimir Poutine, qui cédera précipitamment ses parts en 2014, à la veille des sanctions américaines prises à son encontre après l’annexion de la Crimée, elle incarnait alors la projection des réseaux pétroliers russes en Afrique.
Maxime Gandzion, lui, ne cachait pas sa proximité avec cet univers : une photographie le montre serrant la main de Vladimir Poutine à Moscou en 2012, lors d’une visite officielle de la délégation congolaise. Au moment même où, selon la justice suisse, les pots-de-vin circulaient.
Car les faits sont là, établis par des décisions de justice. En 2018, le Tribunal pénal fédéral suisse a condamné un ancien trader de Gunvor à 18 mois de prison avec sursis pour corruption d’agents publics étrangers. Le jugement désigne nommément Maxime Gandzion comme l’agent étranger dont la société offshore a perçu des rémunérations destinées à lui et à sa famille, dont le président congolais. En 2019, Gunvor elle-même a été condamnée par le Ministère public de la Confédération à payer près de 94 millions de francs suisses pour ne pas avoir empêché la corruption d’agents publics au Congo et en Côte d’Ivoire. Selon le rapport « Gunvor au Congo » de l’ONG suisse Public Eye, plus de 15 millions de dollars auraient transité par les comptes du conseiller spécial. Ces éléments ouvrent directement sur la question des biens immobiliers.
Et pourtant : Maxime Gandzion n’a jamais été poursuivi. Ni en Suisse ni en France.

Onze biens immobiliers, de la rue Daru à Miami
Juillet 2026. L’ONG d’investigation britannique Finance Uncovered et la coalition anticorruption Opening Central Africa, relayées par les Dernières Nouvelles d’Alsace et Rue89 Strasbourg, révèlent que onze biens immobiliers de standing à Paris, dans le prestigieux 8e arrondissement, à Strasbourg et à Miami, sont liés à quatre membres de la famille Gandzion.
Les acquisitions se sont étalées de 2008 à 2013, chevauchant exactement la période des pots-de-vin établie par la justice suisse. Elles sont passées par des montages que les enquêtes publiées décrivent comme pour le moins singuliers : une SCI, Daruneva, dont un homme d’affaires belge proche de Gandzion cède en 2011 la quasi-totalité de ses parts pour 600 euros symboliques, avec un engagement de remboursement de 2,18 millions d’euros étrangement absent du procès-verbal de cession, un procédé qui, selon un notaire interrogé par les DNA, donnerait aujourd’hui probablement lieu à un signalement à Tracfin. Une villa avec piscine à Miami, achetée pour 1,69 million de dollars via une société de Floride, puis revendue. Des appartements strasbourgeois logés au sein d’une autre SCI familiale. Les journalistes le disent honnêtement : ils n’ont pas pu retracer l’origine des fonds. Personne ne le peut, sauf la justice, grâce à ses pouvoirs d’enquête.
Précisons-le clairement : les membres de la famille Gandzion contestent tout lien entre ces biens et l’affaire Gunvor, et aucun d’entre eux n’a été mis en cause pénalement à ce jour. C’est précisément pour cela qu’une enquête judiciaire est nécessaire : pour établir les faits, dans un sens ou dans l’autre, avant toute conclusion.

L’Avion sur la photo du voyage de famille, immatriculé N189J, est un Gulfstream G-IV dont le tarif estimatif à la location en décembre 2013 pour un Miami – Hawaï était de 130 000 USD ( soit 75 millions de FCFA ou 89 ans de SMIC congolais)
Ce que nous demandons
La France a déjà montré qu’elle savait agir : les procès dits des « biens mal acquis » ont abouti à des condamnations définitives visant les avoirs français de dignitaires africains. Le Parquet national financier n’a pourtant, à ce jour, ouvert aucune enquête sur Maxime Gandzion. C’est dans ce contexte que le Collectif Sassoufit formule ses demandes.
Le Collectif Sassoufit demande donc solennellement l’ouverture immédiate d’une enquête préliminaire du chef, notamment, de blanchiment et de recel, sur l’origine des fonds ayant financé les biens liés à Maxime Gandzion et à ses proches en France ;
– le prononcé immédiat de saisies pénales conservatoires sur ces biens, pour empêcher toute cession ou dissipation, le risque n’est pas théorique : selon Finance Uncovered, un appartement de Miami a été mis en vente et cédé dans les semaines qui ont suivi les questions des journalistes à la famille ;
– la préservation urgente des preuves, actes notariés, documents sociaux, bancaires et fiscaux, plusieurs sociétés du montage ayant déjà été radiées ;
– Et si les conditions légales en sont réunies au fil de la procédure, toute mesure de contrainte propre à empêcher M. Gandzion de se soustraire à la justice française, y compris une interdiction de quitter le territoire dans le cadre d’un contrôle judiciaire.
Pendant que des millions s’investissaient dans la pierre parisienne, strasbourgeoise et floridienne, plus de la moitié des Congolais vivaient, et vivent toujours, sous le seuil de pauvreté, dans un pays pourtant gorgé de pétrole. Chaque appartement du 8e arrondissement, chaque villa de Miami dont l’origine des fonds demeure inexpliquée est une question posée au peuple congolais spolié. Cette réalité renforce l’urgence de la réponse judiciaire.
La France ne peut pas, d’un côté, dénoncer les kleptocraties et les réseaux d’influence russes en Afrique, et de l’autre, laisser prospérer sur son sol des patrimoines dont la justice suisse a déjà éclairé l’arrière-plan. L’inaction serait un choix. Ce choix a un nom : l’impunité.
