Par Andrea Ngombet, Directeur exécutif du collectif Sassoufit
Dans les couloirs sombres du pouvoir à Brazzaville, comme dans les salons de marbre de Moscou, un accord a été conclu — discrètement signé, rédigé avec diplomatie, mais portant le poids d’une ambition néocoloniale dissimulée sous les atours de l’infrastructure. La République du Congo, riche en ressources pétrolières mais enlisée dans une pauvreté structurelle, a accordé à la Russie une participation de 90 % dans un projet d’oléoduc transnational traversant son territoire. Il ne s’agit pas ici d’un partenariat. Encore moins d’une coopération. Il s’agit d’une capitulation, déguisée en développement.
Il faut nommer les choses avec clarté : cette concession est le produit d’un déséquilibre fondamental, maquillé sous le langage des bénéfices mutuels. L’oléoduc reliant Pointe-Noire à Brazzaville, long d’environ 455 kilomètres, est littéralement — et symboliquement — bradé. Et c’est Moscou qui en dicte la partition.
Possession ou occupation?
Au cœur de l’accord, une asymétrie frappante : une coentreprise nominale, dont la Russie détiendrait 90 %, contre seulement 10 % pour le Congo. Le pays hôte fournit les terres. Il offre la main-d’œuvre. Il ouvre l’accès aux marchés régionaux. Mais il ne participe pas réellement à la gouvernance du projet.
La valeur stratégique de ce corridor — un axe vital reliant le cœur économique de Pointe-Noire à la capitale politique — aurait dû justifier une part bien plus significative. À titre de comparaison, même les projets gaziers russes accordent aux pays hôtes, tels que le Mozambique, entre 25 et 35 % de participation.
Cet oléoduc n’est pas une simple infrastructure. C’est une artère. Et le sang qu’elle transportera nourrira, pour l’essentiel, un corps étranger.
Un mirage fiscal
Les chiffres sont sans appel. Selon les termes actuels, le Congo ne percevrait qu’environ 112,5 millions de dollars sur une période de 25 ans. Si sa participation s’élevait à un niveau plus raisonnable de 45 %, cette somme dépasserait les 500 millions de dollars. Ce sont donc près de 400 millions qui échapperont au pays — non en raison de l’inefficacité ou de la corruption, mais d’une table de négociation où un seul acteur avait véritablement voix au chapitre.
Certes, la Russie apporte capital et ingénierie. Mais le Congo met sur la table ses ressources pétrolières, son territoire et une position géographique stratégique ouvrant l’accès à plus de 100 millions de consommateurs potentiels en Afrique centrale. Ces apports, pourtant décisifs, ne sont rétribués qu’à hauteur de 10 %. Ce n’est pas simplement une mauvaise affaire : c’est une forme d’effacement économique. Un renoncement que l’on pourrait qualifier de trahison.
Le point d’arrivée du pipeline, à proximité de Brazzaville, place la Russie en position de force pour alimenter des marchés tels que la République démocratique du Congo (100 millions d’habitants) et la Centrafrique — des marchés que les investisseurs kényans estiment à 229 millions de dollars par an, uniquement en produits pétroliers. La part congolaise, quant à elle, reste marginale : 112,5 millions sur 25 ans, soit moins de la moitié de ce que représente un seul exercice annuel dans la sous-région.
Une asymétrie structurelle
| Apport congolais | Rétribution prévue dans la coentreprise | Valeur estimée |
|---|---|---|
| Exportations pétrolières (5,7 milliards $/an) | 10 % des profits (~4,5 millions $/an) | Ressources énergétiques |
| Droits fonciers pour 25 ans | Aucun droit de propriété pendant la durée de la concession | Infrastructures stratégiques |
| Accès au marché de la CEEAC (11 États) | Contrôle russe sans restriction sur la distribution | Position géopolitique |
Face à ce déséquilibre, il serait logique de penser un modèle plus équitable, fondé sur la valeur des ressources, la durée d’occupation du sol et le potentiel régional offert par l’intégration dans la CEEAC. Une participation congolaise de 45 % serait davantage en adéquation avec ces réalités, tout en reconnaissant l’apport technique et financier de la partie russe.
Le droit en exil
L’architecture juridique de l’accord enfonce davantage le clou de l’inégalité. Les différends ne seront pas tranchés à Brazzaville, ni même dans un tribunal choisi d’un commun accord. C’est Moscou qui se réserve le droit unilatéral d’opter pour un centre d’arbitrage à Dubaï — une juridiction dont elle maîtrise les rouages. Le Congo, lui, est relégué dans une obscurité procédurale, privé même de la parité juridique.
En cas de conflit — mauvaise gestion, défaut d’entretien ou instrumentalisation politique du pipeline —, que pourra faire Brazzaville ? Quelle voie de recours lui restera-t-il ? Pratiquement aucune, si ce n’est le mince espoir que les arbitres de Dubaï se montrent bienveillants à l’égard d’un partenaire qui n’a jamais eu voix au chapitre.
Le coût géopolitique : un pacte faustien avec Moscou
Le coût de cet accord ne se mesure pas uniquement en termes financiers ou juridiques — il est d’abord géopolitique. En 2025, s’aligner avec la Russie revient à s’inscrire délibérément dans une logique d’isolement diplomatique. Depuis 2022, l’Europe a drastiquement réduit sa dépendance au pétrole et au gaz russes, diminuant de plus de 90 % ses importations fossiles. Les puissances occidentales sont claires : toute coopération avec des entités russes sous sanctions ne sera pas sans conséquences.
Dans l’ombre de cette infrastructure colossale se dessine aussi une figure énigmatique : Alexandre Ilyine, propriétaire de Zakneftegazstroy-Prometei, dont les motivations réelles restent obscures. Ce flou ne fait qu’accroître les soupçons entourant les objectifs profonds de cette implantation énergétique au cœur de l’Afrique.
En s’enfermant dans un partenariat de long terme et hautement symbolique avec Moscou, le régime de Denis Sassou Nguesso n’attire pas des alliés, mais des regards suspicieux — voire des mesures de rétorsion. Des sanctions ciblées à la suspension silencieuse de l’aide au développement, les effets pourraient dépasser largement le périmètre du projet.
Surtout, en se tournant vers l’Est pour sa stratégie pétrolière, le Congo marginalise ses relations avec les puissances démocratiques. Ce contrat inéquitable envoie un signal : celui d’un pays prêt à troquer la transparence contre des liquidités, et la souveraineté contre les tentations d’enrichissement personnel. Ce message est lourd de conséquences — non seulement économiques, mais aussi institutionnelles.
Un outil d’influence
Pour la Russie, les gains excèdent de loin les seuls hydrocarbures. Ce pipeline constitue un point d’ancrage en Afrique centrale. Une plateforme pour projeter de l’influence, diffuser de la désinformation, et exercer un levier géopolitique durable. Il ne s’agit pas d’un simple équipement logistique : c’est un instrument de puissance.
Une souveraineté sous bail
Les partisans de l’accord invoquent la promesse d’une stabilité énergétique — la fin des pénuries de carburant, à l’origine de multiples protestations et coupures de courant. Ils évoquent le modèle de concession build-operate-transfer (construire, exploiter, transférer) comme une garantie d’appropriation à terme.
Mais un quart de siècle, c’est une génération entière. Pendant 25 ans, la Russie détiendra, exploitera et profitera de l’un des principaux corridors énergétiques du Congo. Et après ? Le transfert annoncé pourrait bien ressembler à la remise d’un cadenas rouillé — sans clé, ni mode d’emploi.
Aucune disposition ne prévoit une obligation de recrutement local. Aucun mécanisme n’est mis en place pour assurer le transfert de compétences. Rien ne garantit que des ingénieurs, soudeurs, planificateurs ou régulateurs congolais seront formés pour reprendre la gestion de cette infrastructure. Ce projet n’est pas un levier de développement — c’est une architecture de dépendance.
Un appel à résister
- Aux parlementaires congolais : rejetez cet accord.
- Aux citoyens du Congo : refusez de ne recevoir des miettes issues du festin dressé sur votre territoire.
- Aux dirigeants africains : observez avec vigilance — car c’est ainsi que la souveraineté se délite. Non sous la menace des chars, mais par le truchement d’un contrat.
Ce texte n’est pas une plainte : c’est un appel de principe. Aucun État, aussi puissant soit-il, ne doit pouvoir repartir avec les ressources d’un continent en échange de clauses d’arbitrage et de machines.
Le Congo n’est pas à vendre.
Ni sa terre.
Ni son pétrole.
Ni son avenir.
Appropriez vous cet appel. Diffusez-le. Faites entendre votre voix.
